Une contribution d’Ali Akika – L’alliance entre l’Arabie Saoudite, la Turquie et le Pakistan est l’un des signes annonciateurs de la rupture géostratégique et géopolitique au Moyen-Orient. Le coup de tonnerre de la résistance palestinienne le 7 octobre 2023 et l’actuelle défaite américaine face à l’Iran sont parmi les événements qui font partie de la matrice d’un monde en train de se redessiner. L’annonce de cette Alliance de la Mecque a surpris, mais n’a pas étonné outre mesure dans une région qui se sentait déjà orpheline du déclin du protecteur américain.
Les trois pays signataires de cette nouvelle alliance, ayant pratiqué le «commerce» des relations avec leur ami américain et situés au sud-est asiatique, subissent d’ores et déjà les effets des bouleversements géostratégiques. Aussi ont-ils jugé plus prudent de prendre des précautions dans une région victime de féroces appétits. L’un d’eux, insatiable et délirant, a déjà dévoré la Palestine, le Liban et la Syrie. Ceci dit, cette Alliance de la Mecque sera gênée dans ses ambitions et on peut parier que cette alliance ne soit qu’un coup d’épée dans l’eau.
Pour Trump, cet événement, a-t-il déclaré, «est une bonne chose», alors que pour l’Iran, il s’est dit ne pas se sentir menacé. Ce genre de déclaration relève de la communication «moderne». L’Iran en profite, connaissant les liens de l’Arabie Saoudite et de la Turquie avec l’Oncle Sam, et envoie un autre message. Celui de l’auteur qui a ouvert la boîte de Pandore dans la région et qui est à l’origine des incendies en cours. Voyons si les trois pays de l’Alliance de la Mecque ont les moyens d’aider à éteindre l’incendie ou bien se contenter de s’éloigner des lieux de l’incendie.
Objectifs politiques et capacités des pays de l’Alliance
L’Arabie Saoudite, pays à l’origine de l’alliance, préside l’OCI (Organisation de la coopération islamique). Le nom Alliance de la Mecque annonce sous quelles couleurs politiques et idéologiques ladite alliance va agir. A cette dimension politique, ajoutons que l’Arabie Saoudite est parmi les premiers pays exportateurs de pétrole aux côtés de la Russie et des Etats-Unis, et dont la parole est écoutée à l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole). Ses relations avec les Etats-Unis sont solides ; elles reposent bien sûr sur le pétrole, mais aussi sur la protection et l’armement américains qui assurent sa sécurité nationale.
Cette place considérable et étouffante des Etats-Unis explique le besoin de l’Arabie Saoudite d’avoir noué des relations avec l’Iran avec le soutien de la Chine et le rôle qu’elle joue à l’OPEP aux côtés de la Russie. Cette dépendance à l’égard des Etats-Unis se traduit par l’installation de bases américaines sur son territoire, devenu cible de la riposte iranienne, avec toutes les conséquences que cela implique sur les plans militaire et économique. Commercialisation impossible de son pétrole aussi bien par le détroit d’Ormuz que par la mer Rouge contrôlée par le Yémen.
Le prince saoudien s’est rendu compte de la pesante présence américaine qui attire la foudre sur son pays et bloque ses activités économiques. Signe de cette dépendance qui frise l’humiliation, c’est la décision de Trump de fournir une usine de fabrication de nucléaire civil, remise en question le lendemain par une simple déclaration de Netanyahou qui opposa son refus à condition que l’Arabie Saoudite signe les accords d’Abraham
A toutes ces failles de la dépendance qui ont fragilisé le royaume, il faut revenir à la faute originelle et politique du royaume des Al-Saoud, l’abandon de la Palestine à la solitude. Un abandon qui risque, sur le long terme, de se traduire par un démembrement de son propre pays ; ce n’est plus une hypothèse de travail, mais des plans travaillés à partir de la vision du stratège américain d’origine polonaise Brzezinski, dont sont aujourd’hui victimes le Liban et la Syrie après la douleur de la Palestine.
Oui, une faute politique qui aurait pu éviter l’humiliation du chantage aux accords d’Abraham. Car, au lieu de dépenser ses pétrodollars dans des tours de mauvais goût, l’or noir, solide et conséquente richesse, transformé en forteresse de la dignité, aurait imposé le respect à cet Occident qui n’a que mépris pour les faibles.
Le Liban, abandonné par sa caste féodale, encerclé et bombardé, défend sa dignité par une farouche résistance. L’Arabie Saoudite est pour quelque chose dans ce qui arrive au Liban et en Syrie pour avoir fermé jadis les yeux sur le siège de Beyrouth, suivi du massacre de Sabra et Chatila. En dépit de tous ses investissements politiques et dépenses faramineuses, l’Arabie Saoudite est dans l’obligation de desserrer l’étau en s’alliant avec des pays, certes amis, mais pataugeant eux-mêmes dans des difficultés.
Que vient faire la Turquie dans cette alliance ?
C’est oublier qu’elle a des frontières avec des pays et pas des moindres, comme l’Iran, l’Irak, la Syrie et la Russie. Héritier d’un empire, ce pays dont les frontières s’étendaient de l’Europe centrale au Moyen-Orient en passant par l’Afrique est sans doute encore traversé par la nostalgie de son passé.
Ce passé lui a légué le contrôle du détroit des Dardanelles, qui est l’entrée et la sortie de deux mers ô combien importantes, la mer Noire et la Méditerranée. Devenu pays industrialisé, la Turquie a besoin des marchés des voisins pour écouler ses produits, ne pouvant plus compter sur l’Union européenne qui lui a fermé les portes de son vaste et riche marché.
Quoi de plus normal que la Turquie exploite ses atouts géostratégiques et son appartenance à l’OTAN, qui rassurent ces pays du Golfe qui savent que le parapluie américain va aller s’ouvrir sous d’autres cieux. Mais la partie ne sera pas facile, l’appartenance de la Turquie à l’OTAN fait de ce pays une sentinelle pour surveiller la Russie.
On le voit dans la mer Noire avec ses complicités avec l’Ukraine, à qui elle vend des drones, ce qui ne plaît guère à la Russie. Pas plus à l’Iran, qui voit d’un mauvais œil l’occupation de territoires en Irak et en Syrie.
Le Pakistan
En revanche, pour l’Arabie Saoudite, inviter le Pakistan, c’est dans «l’ordre des choses» quand on partage des affinités religieuses et signe un accord de défense qui prend toute sa valeur avec ce pays possédant la bombe nucléaire. Ça tombe donc bien : en plus d’un accord de défense avec l’Arabie Saoudite, le Pakistan peut aider cette dernière à réaliser son projet du nucléaire civil.
Enfin, le Pakistan, frontalier avec la Chine et de l’Inde, a des atouts militaires et géopolitiques dont profiterait l’Arabie Saoudite, qui vend beaucoup de pétrole à la Chine, laquelle peut servir de médiateur pour faire baisser la tension entre l’Inde et le Pakistan due au contentieux territorial sur le Cachemire.
Bref, le Pakistan a tout pour rassurer l’Arabie Saoudite, et celle-ci a les moyens de «soulager» le Pakistan qui patauge dans ses problèmes sociaux et religieux.
L’Alliance de la Mecque aura-t-elle un avenir ?
L’histoire a enregistré tant d’accords entre partenaires qui finissent le plus souvent dans des tiroirs poussiéreux. Serait-ce aussi le cas de cette Alliance de la Mecque, née au milieu de fracas de bombes ?
La première chose qui a sauté aux yeux à l’annonce de la naissance de cette alliance, c’est son caractère inattendu et la précipitation de la décision, sans doute elle-même bousculée par des événements qui échappent à ces trois pays.
Si, par hasard ou par miracle, ladite alliance tentait de bousculer des intérêts ou des enjeux géopolitiques, les nombreux acteurs extérieurs qui grouillent et magouillent dans la région réagiraient. La situation au Liban et en Palestine offrirait l’occasion, pour une fois, à ces trois alliés de voler au secours de ces pays. Ne rêvons pas et jetons plutôt un regard sur ce qui se passe sur le terrain.
Le Liban d’abord. Une information des médias libanais, passée sous silence par la presse aux ordres, nous apprend que l’Iran avait menacé de bombarder le palais présidentiel à Damas ainsi que des sites militaires de l’armée syrienne si celle-ci venait à envahir le Liban.
La réaction de l’Iran répond aux «vœux» de Trump demandant à Joulani, actuel dirigeant de la Syrie, d’intervenir au Liban pour aider au désarmement de la résistance libanaise. Etonnant ? Pas le moins du monde : faire le boulot par des «indigènes» est une idée aussi vieille que la guerre.
L’armée de l’Etat d’Israël, depuis des décennies, rêve de désarmer la résistance libanaise, mais son retrait humiliant de 2003 et les récentes lourdes pertes subies par les drones indétectables de la résistance en 2026 sont de mauvais souvenirs pour Israël.
Quant à l’armée libanaise, qui n’est pas composée de mercenaires mais d’enfants de tout le peuple, elle ne fera pas ce sale boulot pour plaire à Trump, qui brandirait une éventuelle petite «victoire» après avoir encaissé une lourde défaite face à l’Iran.
Quelle sera l’attitude de l’Alliance de la Mecque face à une intervention américano-israélienne au Liban pour éliminer le Hezbollah ? Le seul pays qui serait susceptible de donner sa caution si, par malheur, Joulani se prêtait à la sinistre demande de Trump, c’est l’Arabie Saoudite, qui avait armé les opposants pour faire tomber Bachar Al-Assad.
Cependant, Joulani et le prince de Riyad hésiteront, car l’épée de Damoclès de l’Iran signalée plus haut les fera réfléchir. Quant à la Turquie, présente en Syrie, elle est menacée par un Israël inquiet dont le ministre de la Défense a jugé que la Turquie est plus dangereuse que l’Iran.
Au moment où j’écris cet article, on apprend qu’Israël venait de bombarder une base militaire en Syrie sous prétexte que Joulani l’a «offerte» à la Turquie. Trump n’est pas «content» et doit se demander si ce n’est pas encore un coup de Netanyahou pour enflammer la région et si, de ce chaos, il en tirerait quelque profit.
Quant au Pakistan, il est impensable qu’il se mêle à une opération au Liban. En vérité, l’Alliance de la Mecque, rejointe par d’autres pays arabes ou musulmans, est seulement capable de venir en aide à Trump pour sauver son plan de «paix» à Gaza, qu’Israël a rejeté, geste accompagné de massacres aussi bien à Gaza que dans le reste de la Palestine occupée.
En résumé et en conclusion
On constate, comme d’habitude, que ces pays du Golfe assistent impuissants devant l’histoire qui se déroule et se fait sans eux dans leur propre région. Et tous ces pays de la région se sont ligués, excepté les braves Yéménites de Sanaa, contre l’Iran, le seul pays qui a exigé un cessez-le-feu sur tous les fronts de la résistance, dans leur accord-cadre avec les Etats-Unis.
Pour toutes ces raisons et bien d’autres, l’Alliance de la Mecque finira par connaître le même sort que tous les plans bidon depuis 1948. De toute manière, la Palestine est et restera l’épicentre des problèmes de la région, amplifiés par les intérêts de grandes puissances.
Mais avec la guerre faite à l’Iran, sa résistance, son contrôle du détroit d’Ormuz, avec ses effets sur l’économie mondiale, les Bourses du monde tremblent et, dans leur sillage, il faudra bien que le monde réel finisse par en avoir assez de la folie meurtrière, de ces fantômes sans boussole ayant comme unique port d’attache le royaume des herbes et des délires.
A. A.



