De Paris, Saliha Fayez – Il y a quelque chose de troublant dans l’agitation frénétique qui accompagne le dossier Ayoub Aïssiou. L’ancien «homme d’affaires», arrêté à Barcelone le 25 juillet dernier sur la base d’un mandat d’arrêt international, fait l’objet d’une procédure d’extradition vers l’Algérie. Il a été condamné par la justice algérienne et est recherché notamment pour des faits de nature économique et financière.
Jusque-là, rien qui puisse expliquer une telle mobilisation de certains milieux politiques et médiatiques français. Mais voilà que des personnalités françaises prennent position pour demander à Madrid de ne pas le remettre à Alger, en le présentant sous les habits commodes de «l’opposant politique». Et c’est précisément cette qualification qui mérite d’être interrogée.
Car Aïssiou n’est ni écrivain, ni journaliste emprisonné pour ses articles, ni intellectuel poursuivi pour ses idées. Toute cette agitation est d’autant plus étrange que les mêmes réseaux qui avaient fait de la cause de l’agent Sansal un combat emblématique d’une pseudo-liberté d’expression veulent transformer le dossier d’un oligarque poursuivi pour des faits financiers en nouvelle affaire politique.
Si l’agitation fébrile autour de Boualem Sansal – lui-même signataire de la demande adressée aux autorités espagnoles – pouvait être couvert par une prétendue volonté de défendre un «écrivain» arrêté et condamné après des propos politiques, si bien que ses protecteurs du CRIF sioniste avaient publiquement demandé sa libération, tandis que le gotha «littéraire» français s’était mobilisé pour lui, quel est donc le rapport avec Ayoub Aïssiou ? C’est précisément l’absence de réponse qui interpelle.
Pourquoi certains responsables ou personnalités françaises se sentent-ils soudain investis de la mission de protéger cet homme d’affaires d’une éventuelle extradition ? Pourquoi cette affaire, qui devrait a priori relever du droit pénal et de la coopération judiciaire, prend-elle une coloration géopolitique ?
Il serait naïf de croire que toutes les réponses se trouvent dans la seule personnalité d’Aïssiou. En effet, l’ancien oligarque n’est pas un inconnu du système économique et médiatique algérien. Son parcours l’a placé au contact de milieux d’affaires et de réseaux de pouvoir en France et au Maroc. C’est précisément ce qui rend une question incontournable : que sait-il ?
Que pourrait-il raconter aux enquêteurs algériens sur les circuits financiers, les sociétés, les intermédiaires, les hommes politiques, les protections et les réseaux d’influence qui ont prospéré durant les années de l’ancien système ? Quelles relations d’affaires pourrait-il éclairer ? Quels capitaux pourrait-il aider à retracer ? Quels noms pourraient apparaître si les autorités algériennes obtenaient la possibilité de l’interroger longuement ?
Et c’est peut-être là que réside le véritable intérêt de cette affaire. Car si Aïssiou ne représentait qu’un justiciable poursuivi pour des délits économiques, pourquoi tant de personnes semblent-elles vouloir empêcher qu’il puisse répondre devant la justice de son pays ? Pourquoi cette extraordinaire transformation d’un homme d’affaires poursuivi en Algérie en quasi-dissident politique ?
Il faut également regarder la dimension marocaine. Dans la sale guerre par procuration que livre le Makhzen à l’Algérie, sur instigation de la France, d’Israël et des Emirats arabes unis, les personnalités, les médias, les entrepreneurs et les réseaux installés en Europe peuvent devenir des pièces d’un échiquier beaucoup plus vaste. Dès lors, la question n’est plus seulement de savoir si Aïssiou doit être extradé. Elle devient : qui a intérêt à ce qu’il ne parle pas à Alger ?
C’est, en définitive, cette question, beaucoup plus que les slogans sur les soi-disant «droits humains» opportunément brandis, qui devrait être posée à ceux qui s’agitent aujourd’hui fiévreusement à Paris.
Lorsqu’un homme sans rapport aucun avec la littérature, la culture ou la liberté d’expression bénéficie soudain de relais comparables à ceux mobilisés pour Boualem Sansal, enfant gâté du complexe médiatico-politique français corrompu, il est légitime de se demander si on défend réellement un principe ou si on cherche à protéger des intérêts. A voir la nature des soutiens qui se manifestent autour d’Aïssiou – absolument tous au service du lobby sioniste en France –, tout porte à croire que les faits nous orientent bien davantage vers la seconde hypothèse que vers la première.
S. F.


